COMPTE-RENDU DE LA REUNION DU 15 MAI 2019

Audition de Christian Harbulot, Directeur de l’Ecole de Guerre Economique (EGE)

Christian Harbulot indique que l’école dont il est le directeur travaille beaucoup sur le sujet du monde agricole et notamment sur la stratégie de conquête de puissances concurrentes. L’intelligence économique, c’est l’utilisation de l’information pour comprendre les stratégies et les rapports de force ainsi que les liens entre les différents échiquiers, qu’ils soient d’ordres géoéconomique, concurrentiel ou sociétal. Pour Christian Harbulot, on manque d’une grille de lecture sur ces trois dernières décennies sur l’accroissement de puissance dans le monde rural. Il attire l’attention sur la montée en puissance de la société d’information – qu’on ne sait pas toujours bien utiliser en France – qui change la prise en compte des rapports de forces économiques.

Aujourd’hui, le monde agricole est un enjeu majeur de la résilience de l’économie mais aussi en matière de santé, d’environnement et de vie quotidienne des citoyens. Il est d’autant plus important de croiser ces problématiques : la défense de l’environnement peut entrer en concurrence avec les enjeux productifs. Or, la guerre économique évolue sur un point vital : la stratégie d’encerclement cognitif. Il illustre cette idée avec le cas des substituts à la viande : l’engouement cognitif pour ces produits répond à des logiques de marché qui, via un storytelling et des logiques de déstabilisation informationnelles, construisent une véritable lutte d’influence. En finançant des associations qui vont tourner des vidéos dans des abattoirs, la Silicon Valley a gagné la guerre en créant une place sur le marché pour leurs produits substituables à la viande. Les entreprises françaises sont totalement prises au dépourvu face à ces logiques-là.

Pour Stéphane Werbrouck, il existe aussi un versant compétitif qui répond à des stratégies de compétition. La Chine ou les Etats-Unis ne réfléchissent pas aux notions de rapport du faible au fort mais sont dans une logique où « le plus puissant gagne ». La solution pour des petites entreprises ou des exploitations agricoles est la création d’unités de guerre économique capables d’accompagner des sociétés dans leur business developpement, en créant une diplomatie d’entreprise ou de gestion du patrimoine immatériel. Le but est de redistribuer les cartes de la connaissance et de l’influence entre Paris et les régions. Il faudrait pour cela une vision stratégique sur la souveraineté nationale à travers un diagnostic sur les atouts des régions qui sont très disparates et un plan de valorisation de leurs atouts.

Au cours des échanges avec les députés présents, Christian Harbulot insiste sur la nécessité de faire prendre conscience à l’ensemble de la société l’importance du monde agricole pour le développement compétitif du pays. Il y a énormément de structures au sein même du monde agricole mais les grilles de lecture stratégiques n’existent pas. Le monde agricole est obligé d’apprendre l’évolution du monde sur le tas. Il est urgent que des passerelles se mettent en place pour réfléchir de manière compétitive à une stratégie en amont. L’administration française n’a pas du tout pris en compte le fait que l’accroissement de la puissance passait par l’économie. Il faut cependant faire attention : accroître la puissance de l’économie ne passe pas par des grandes déclarations officielles ; au contraire, cela consiste à masquer au maximum ses techniques de conquête.

Lors d’une question sur la manière de faire participer la ruralité à la guerre face aux grands enjeux mondiaux, M. Harbulot indique que le monde agricole est l’un de ceux qui est le plus en mesure de combattre. Il prend pour preuve les moyens investis dans les missions de lobbying où le monde agricole est en pointe. Mais selon lui, le problème du monde agricole réside dans le fait que les territoires fonctionnent en vase clos. Sans passerelles entre les acteurs du monde agricole et non agricole, il sera impossible de réfléchir de manière stratégique sur les territoires.

Une discussion s’est ensuite engagée sur la bonne échelle à adopter pour se battre. Pour M. Harbulot, avant d’envisager le niveau européen, il faut déjà être fort au niveau national, en composant avec notre mosaïque de territoires et terroirs.

Au sujet de l’impact de la loi Egalim, il est dit que cette loi a eu pour enjeu essentiel de rappeler la valeur de la production agricole. Une membre du groupe d’études a soulevé le fait que la valeur santé et énergétique produite par les agriculteurs n’est jamais abordée par la presse. Le problème en France avec les produits du terroir c’est de savoir si on s’insère dans la compétition mondiale en étant agressif ou si on reste très franco-français en valorisant le terroir. Les intervenants attirent l’attention sur le fait qu’il ne faut plus être limité à une vision unipolaire des choses : il faut des instruments de concertation et d’échange pour définir une stratégie globale face à des adversaires farouches. A titre d’exemple, il faudrait une grande concertation pour savoir comment faire face aux Chinois et leur stratégie très offensive : faut-il protéger nos terres ou faire du business ? La question se pose entre autres pour les terres viticoles.

Enfin, les participants ont mis en avant la nécessité de créer des passerelles entre le monde agricole et non agricole. Ce qui empêche avant tout de gagner cette guerre économique, c’est que l’agriculture n’arrive historiquement pas à se penser de l’extérieur. Il est vital d’expliquer aux élites françaises que sans la ruralité, la France n’existe plus. Mais pour cela, il faut faire tout un travail éducatif à travers une ligne à construire et pour laquelle le monde agricole doit sortir de lui-même. Pour casser les encerclements, il faut donc avoir un dialogue non pas seulement en interne mais surtout avec des grandes structures. Il est nécessaire aussi de se remettre en question sur la maitrise de l’information. Aujourd’hui, le monde agricole est pris par la logique du monde médiatique et journalistique qui n’enquête pas sur la source informationnelle mais exploite sa résonnance pour en tirer profit. De même, le monde agricole est en retard sur la communication : la FNSEA ne s’est dotée d’un directeur de la communication qu’au milieu des années 2000 et il n’y a pas de site internet pour relater l’extraordinaire dynamique du monde agricole vers l’Afrique. En cela, il est déjà en train de perdre la guerre informationnelle.

Pour conclure, les agences qui font de la guerre économique étant essentiellement privées, des partenariats publics-privés seraient à inventer pour maintenir des capacités en benchmark et avoir des moyens intéressants pour gagner une guerre informationnelle et économique dotée d’une véritable stratégie.

L’ordre du jour étant épuisé et plus personne ne souhaitant prendre la parole, les travaux sont clos.

La guerre économique dans les territoires ruraux

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